Mostefa Mazouzi, président du Conseil interprofessionnel de la filière tomate : «L’Algérie n’importe plus de concentré de tomate depuis 2021»
- Création : 9 septembre 2026
Le président du Conseil interprofessionnel de la filière tomate (CNIFT) s’exprime sur les contraintes majeures liées à la disponibilité de l’eau, au coût des semences et engrais, ainsi qu’à la production et aux rendements, et évoque les défis liés aux aléas climatiques et à la transformation de la tomate industrielle, à travers les conserveries implantées à l’échelle nationale.
El Moudjahid : La campagne de collecte et de transformation de la tomate se termine bientôt. Peut-on connaître les contraintes qui entravent le développement de ce produit stratégique ?
Mostefa Mazouzi : L’un des principaux problèmes réside dans le mode de récolte encore largement pratiqué par nos producteurs. La majorité d’entre eux effectuent la récolte manuellement en arrachant carrément le pied de tomate, puis en le secouant au-dessus des caisses afin de faire tomber les fruits. Cette pratique présente un inconvénient majeur : elle entraîne la récolte simultanée de fruits à différents stades de maturité et fait parvenir à la conserverie une proportion importante de tomates immatures, ce qui affecte directement la qualité de la matière première destinée à la transformation. À cela s’ajoute le fait que la grande majorité des variétés actuellement cultivées présentent une maturité étalée.
Autrement dit, tous les fruits d’un même plant n’arrivent pas simultanément à pleine maturité. Le producteur est donc confronté à une difficulté supplémentaire : pour récupérer les fruits mûrs, il est souvent amené à arracher le plant entier, avec pour conséquence la présence de fruits verts ou insuffisamment mûrs dans la récolte. Cette situation montre toute l’importance d’orienter progressivement la filière vers des variétés à maturité groupée, adaptées à la récolte mécanique, et d’accompagner les producteurs dans la modernisation des techniques de récolte. La mécanisation ne doit donc pas être considérée uniquement comme un moyen de réduire les coûts de main-d’œuvre, mais également comme un véritable outil d’amélioration de la qualité de la matière première livrée aux unités de transformation.
À ces contraintes de collecte s’ajoutent celles liées à l’insuffisance des capacités de transformation ou mal réparties géographiquement, aux problèmes logistiques et de transport, à la réception irrégulière de la matière première, ainsi que les difficultés de coordination entre producteurs et transformateurs. Enfin, l’une des contraintes structurelles majeures demeure l’absence d’une véritable agriculture contractuelle, permettant de planifier les superficies, les variétés, les volumes à produire, les dates de livraison et les conditions de rémunération.
Quels sont les défis majeurs auxquels fait face la filière ?
Le premier défi majeur de la culture de la tomate en Algérie reste incontestablement la disponibilité de l’eau, qui constitue le principal facteur limitant de cette production. Ceci nous a amenés, au fil des années, à généraliser progressivement l’irrigation localisée, notamment le goutte-à-goutte, afin d’améliorer l’efficience de l’utilisation de l’eau. Mais il faut également augmenter les rendements à l’hectare, afin de produire davantage sur des superficies plus réduites. C’est une nécessité à la fois économique et environnementale, compte tenu de la pression croissante exercée sur les ressources hydriques et les terres agricoles.
A noter aussi le coût élevé des intrants de production comme les semences, les engrais et les produits phytosanitaires et de la main-d’œuvre, qui représentent plus de 70% du coût de revient global de la culture à l’hectare. La maîtrise des maladies constitue également un défi important et nécessite une surveillance régulière des parcelles, un raisonnement des traitements phytosanitaires et surtout l’utilisation de variétés présentant une meilleure résistance ou tolérance aux principales maladies.
Les aléas climatiques, notamment les vagues de chaleur, pèsent beaucoup sur les récoltes et ont un impact très important sur les rendements. Quelles sont les solutions d’irrigation privilégiées pour limiter les dégâts ?
Lorsque les températures dépassent les seuils favorables à la fécondation, une partie des fleurs peut avorter ou ne pas donner de fruits, ce qui se traduit directement par une diminution du nombre de fruits par plant et, par conséquent, du rendement à l’hectare. Face à ces épisodes de forte chaleur, la gestion de l’irrigation devient donc déterminante. Nous recommandons à nos agriculteurs de privilégier, autant que possible, les irrigations pendant la nuit ou durant les heures les moins chaudes, notamment en irrigation goutte-à-goutte.
Peut-on connaître le nombre total d’unités de transformation ? Les files d’attente observées devant certaines conserveries menant parfois à des pertes de récolte ont-elles un lien avec un éventuel déficit d’unités ?
À l’échelle nationale, notre pays compte une trentaine d’unités de transformation de tomate industrielle, avec une capacité globale de transformation qui dépasse 45.000 tonnes de tomates fraîches par jour. Cependant, le problème ne réside pas uniquement dans la capacité globale de transformation, mais surtout dans sa répartition géographique. En effet, près de 75 % des unités et des capacités de transformation sont concentrées dans l’Est du pays. Aussi, près de 75 % de la production nationale de tomate industrielle est livrée aux unités de transformation de l’Est sur une période d’environ deux mois, ce qui résulte mécaniquement une saturation des capacités de réception et de transformation.
Ces attentes prolongées ne sont pas sans conséquences, comme vous le dites, alors même que les capacités nationales de transformation semblent, en théorie, suffisantes. C’est précisément pour remédier à cette situation que nous avons recommandé une véritable décentralisation de l’appareil de transformation, à travers la création de petites et moyennes unités implantées directement dans les principaux bassins de production, de capacités de l’ordre de 200 à 400 tonnes.
Comment le prix d’achat de la tomate est-il négocié entre l’État, les agriculteurs et les industriels ?
Pendant longtemps, le prix de cession de la tomate industrielle était fixé par l’État. Il était établi à 12.000 DA la tonne livrée par le producteur, auquel s’ajoutait une prime de soutien de 4.000 DA, soit un total de 16.000 DA/T livrée. Cependant, avec l’augmentation considérable du coût des semences, des engrais, des produits phytosanitaires, de l’énergie, de l’irrigation et surtout de la main-d’œuvre, ce niveau de prix ne permet plus aujourd’hui de couvrir correctement le coût de revient de la production. Depuis deux à trois campagnes, le prix de cession est généralement déterminé conjointement entre l’agriculteur et le transformateur, sans véritable cadre contractuel global permettant de sécuriser les deux parties. Selon les campagnes et les conditions du marché, le prix a ainsi évolué généralement entre 18 et 22 DA/kg.
Lors de la campagne précédente, en raison notamment de l’insuffisance de l’offre et de l’indisponibilité du produit, le prix a même atteint 26.000 DA, voire 28.000 DA/T. Cette situation montre les limites d’une négociation ponctuelle, qui fait varier fortement le prix en fonction du rapport entre l’offre et la demande et ne permet ni au producteur ni au transformateur de disposer d’une véritable visibilité sur leurs engagements. C’est précisément pour cette raison que le Conseil interprofessionnel de la filière tomate recommande depuis plusieurs années le passage à une véritable agriculture contractuelle, avec des contrats en bonne et due forme entre producteurs et transformateurs.
La production nationale permet-elle de couvrir les besoins du marché local et qu’en est-il des importations ?
Grâce au développement de la production nationale et aux efforts consentis par l’ensemble des acteurs de la filière, l’Algérie est parvenue, en 2021, à mettre fin à l’importation du concentré de tomate. La production nationale permet ainsi de couvrir les besoins du marché en double et triple concentré de tomate, ce qui constitue une avancée importante en matière de sécurité alimentaire et de réduction de la dépendance aux importations.
Cette évolution représente également une économie substantielle de devises pour le pays, puisque les sommes qui étaient auparavant consacrées à l’importation de concentré de tomate restent désormais dans l’économie nationale.
Source:https://www.elmoudjahid.dz/fr/actualite/mostefa-mazouzi-president-du-conseil-interprofessionnel-de-la-filiere-tomate-l-algerie-n-importe-plus-de-concentre-de-tomate-depuis-2021-258152



