« Les incertitudes sur les niveaux de récoltes peuvent assombrir les perspectives sur le marché mondial des matières premiè

  • Création : 25 octobre 2022

Face aux crises géopolitiques et aux changements climatiques, des solutions s’imposent pour continuer à produire et alimenter le marché mondial en matières alimentaires. Le travail consiste selon l’économiste agricole Omar Bessaoud à imaginer aux différentes échelles- de la plante, une agriculture résiliente, durable et économe en eau. Ce dont le monde a besoin de plus en plus besoin aujourd’hui, insiste le chercheur. Des efforts sont donc à consentir à tous les niveaux notamment en ce qui concerne l’intensification de la coopération en matière de recherche scientifique.

Avec les mutations et les perturbations que connait le marché mondial des matières premières alimentaires entre les changements climatiques et les crises géopolitiques, quel impact sur les industries agroalimentaires ?

Les niveaux d'inflation sans précédent enregistrés dans les pays du Nord au cours de ces trois dernières années (2020-2022) conjugués aux hausses brutales des prix des produits alimentaires contribuent aujourd’hui à une détérioration des positions commerciales de pays importateurs comme l’Algérie. Les certitudes d’une alimentation garantie par les marchés sont très sérieusement ébranlées par la guerre Ukraine-Russie, deux pays qui occupent une place majeure dans les échanges mondiaux de ces produits. 

A ces évènements se sont ajoutés des comportements spéculatifs des sociétés de négoce observés sur les marchés.  Depuis 60 ans, jamais l’accès aux denrées alimentaires de base n’avait été aussi coûteux en termes réels. Les prix des matières agricoles ont dépassé en mars 2022 son plus haut niveau historique atteint lors de la crise de 1973, lorsque les États-Unis avaient imposé leur embargo sur le soja et l’OPEP celui sur le pétrole.  

A ce contexte géopolitique incertain et aux conflits latents qui exposent nos pays au risque des marchés, et où tout peut basculer, s’ajoutent les aléas climatiques qui se sont succédés ces dernières années. Ces derniers présentent le risque de se répéter plus fréquemment à l’avenir, car les derniers rapports des experts du GIEC (groupe intergouvernemental d’évaluation du climat) nous rappelle le climat sera à l’avenir plus rude, et les récoltes soumises à de plus en plus d'aléas. Le monde entier a été témoin ces derniers mois d’épisodes de sécheresse (Europe, Amériques), de canicules et d’inondations (Pakistan, Chine…) qui ont touché plusieurs pays en 2022. Selon le sixième rapport du GIEC (août 2021), une bonne moitié de la planète (inclus les pays du Maghreb) sera encore « très vulnérable » face au dérèglement climatique. Ce dérèglement climatique nous prépare à un avenir incertain si des mesures radicales ne sont pas prises, si nous continuons dans la mauvaise direction en surexploitant nos ressources naturelles –ce que l’on fait aujourd’hui-, et si ces questions climatiques et environnementales qui ne sont pas suffisamment évoquées dans le débat public national, ne sont pas prises en charge par les différents acteurs public et privés, et notamment par l’Etat. 

Face à des risques de ruptures d’approvisionnement et aux pénuries, la durabilité de l’approvisionnement sur les marchés mondiaux reste pour le pays une question de taille dont l’opinion publique doit prendre de plus en plus conscience. Les entreprises agro-alimentaires du pays fonctionnent toujours comme on le sait, au moyen des importations étrangères. Semoule, farines, pâtes alimentaires et couscous, sucre, huiles et produits laitiers produit par les entreprises nationales dépendent en grande partie des importations de matières premières agricoles. 

Les défis posés par les menaces d’une insécurité alimentaire régionale qui se dessine dans le moyen et long terme exigent ainsi d’agir en mobilisant des leviers essentiels (amélioration des capacités de stockage, de la distribution et de la production nationale).  

 Qu’en est-il des perspectives sur le marché mondial des produits alimentaires de base?

 Les prix restent, en dépit des baisses enregistrées ces dernières semaines, élevés.  A titre d’exemple, le blé tendre acheté récemment par l’Algérie, s’est négocié ces derniers temps entre 365 $ et 385 $ la tonne CAF (compris les prix de transport et des assurances). L'hypervolatilité domine toujours sur ce marché qui reste étroitement suspendu à la situation en Mer Noire. Les perspectives de production du blé établies par la FAO début septembre 2022 (777 millions de tonnes prévues), signalent une légère baisse par rapport à la production de 2021, et le rapport stocks/utilisation de céréales au niveau mondial, qui devrait légèrement baisser en passant de 30,9% en 2021-2022 à 29,5% en 2022-2023, reste tout de même à son plus bas niveau depuis 2013-2014. Les tensions subsistent sur les bilans céréaliers européens et américains, ce qui explique que les prix restent hauts malgré une détente relative lié à l’ouverture jusqu’en octobre prochain du corridor sécurisé autorisant les exportations ukrainiennes. Rien n’indique par ailleurs, compte tenu du développement récent de la guerre en Ukraine, que l’accord du corridor sécurisé soit renouvelé au mois de novembre prochain, et que l’Algérie puisse ainsi acheter le blé tendre au prix indiqué plus haut. Depuis 2012, plusieurs records mondiaux de production de céréales permettaient de maintenir sous contrôle cette volatilité des prix. Cette situation est remise en question en raison, d’une part, du conflit ukrainien, et d’autre part, de décisions politiques de pays producteurs qui sont soucieux de garantir en priorité leurs approvisionnements. Les incertitudes portant sur les niveaux de récoltes liées à d’éventuels accidents climatiques peuvent soudainement assombrir ces perspectives. La sécheresse persistante dans les pays de l’hémisphère Nord donne lieu aujourd’hui par exemple, à une importante révision à la baisse des prévisions en 2022 de la FAO concernant la production de céréales secondaires (maïs, orge ou sorgho).

Quelles sont les marges de manouvres des pays dépendant des importations alimentaires ?

A propos des marges manœuvre, notons tout que les perspectives de la FAO pour la production de blé restent relativement favorables, ce qui est une bonne nouvelle pour l’Algérie qui pourra ainsi s’approvisionner sans grande difficulté en blé tendre européens ou russe, et en blé dur canadien ou américain.  

Signalons également que le pays dispose selon les autorités d’un stock de céréales suffisant jusqu’à la fin de l’année en cours. Les approvisionnements sont assurés également pour tous les produits alimentaires de base, et ceci même si les prix d’importation restent élevés, ces hausses étant largement compensées par les recettes pétrolières (en hausse constante ces derniers mois). 

Les marges de manœuvre existent donc. Elles peuvent même être davantage renforcées, si l‘on améliore à l’avenir les productions locales, et si l’on accroit les taux nationaux de la collecte de blé et de lait local par exemple. 

Ces marges de manœuvre peuvent être plus grandes encore, si des initiatives sont conduites à des échelles régionale et/ou internationale par les Etats, pour contrecarrer les comportements spéculatifs des grandes sociétés internationales de négoce.

Quel avenir pour les coopérations dans ce secteur notamment entre les pays de la rive Nord et ceux de la rive Sud du bassin méditerranée

L’agriculture, majoritairement pluviale dans notre pays est devenue très vulnérable aux changements climatiques. Les réserves en eau s’épuisent vite, et le manque d’eau est devenu par là-même une des contraintes majeures de la production agricole. Ce secteur agricole, premier usager des ressources en eau puisqu’il en consomme 70 à 80 %, doit donc augmenter radicalement son efficacité d’utilisation en eau face, non seulement à l’épuisement des ressources en eau, mais aussi à la pression des autres secteurs– consommation domestique et industrielle. 

Produire davantage avec moins d’eau est dans ce contexte un défi à la fois scientifique et sociétal, et la question est de savoir comment accroitre d’une façon durable la production végétale dans un contexte de sécheresse ? Quelles sont alors les solutions possibles et mobilisables ?

Notons tout d’abord que la sélection variétale est un levier essentiel de la résilience des agriculteurs à la sécheresse. Il y a des semences locales, issues d’une sélection remontant à des décennies et largement éprouvés par la paysannerie. Il y a celle que la recherche mondiale conduit aujourd’hui, et qui vise à  comprendre comment les plantes peuvent s’adapter au manque d’eau, et comment la diversité génétique au sein des espèces cultivées peut être mobilisée pour répondre à des enjeux de production sous conditions de contrainte hydrique. Des dispositifs innovants portant sur la sélection variétale et la diversification des systèmes de culture mis au point par la recherche agronomique offrent aujourd’hui des solutions agro-écologiques durables d’adaptation à la sécheresse. 

Sans épuiser le sujet, d’autres perspectives peuvent être évoquées. 

La recherche agronomique met de plus en plus l’accent sur l’intérêt qu’il y a à développer des associations céréales – légumineuses dans l’optimisation des ressources du sol notamment en eau. Selon les chercheurs, ces associations bénéficient à la santé et la fertilité des sols sur le long terme, et produisent plus de protéines végétales par unité de surface cultivée. 

Un autre levier en réponse à l’aridité croissante consiste toujours  à maximiser le stock d’eau « verte » des sols, grâce à des pratiques de conservation, ou de gestion de l’eau à la parcelle. 

La vulnérabilité de l’agriculteur à la sécheresse dépendra de ses choix de cultures, des variétés sélectionnées, des pratiques culturales incluant non seulement les techniques de travail du sol mais aussi la date de semis. 

Notons enfin un autre volet et qui a trait aux progrès technologiques prometteurs qui explorent les solutions d’adaptation des exploitations agricoles au déficit en eau. Capteurs électroniques mesurant l’humidité des sols, plates-formes de phénotypage (ou d’observation du comportement des plantes), télédétection, permettant de relever la température du feuillage comme indicateur de stress hydrique de la plante sont autant de moyens de mobilisation de l’intelligence artificielle, dont dispose aujourd’hui la recherche agronomique pour optimiser la production végétale dans un contexte de stress hydrique. 

A titre d’information, l’association et le think tank « Fillaha Innove » accueille des startups qui proposent des solutions technologiques au secteur agricole. Des applications innovantes et des outils de simulation de la croissance des plantes, de la gestion des eaux d’irrigation, de la fertilisation des cultures...sont disponibles. Il convient dès lors d’encourager l’installation de ces startups nationales afin de tirer un bénéfice immédiat de leurs résultats.

Comme nous pouvons le constater, les thèmes d’une coopération Nord-Sud mais aussi Sud-Sud ne manquent pas. 

Les pays du nord disposent d’un atout unique qui est celui d’avancées sérieuses la recherche agronomique portant sur les domaines évoqués plus haut. 

A titre d’exemple, les concepts d’agroécosystème et d’agroécologie développés par la recherche dans les pays du Nord bénéficient de peu de transferts vers nos pays. Il serait possible et nécessaire de renforcer les collaborations avec l’INRA-Algérie, les Instituts techniques, et les écoles de formation agronomique du pays sur des domaines aussi divers que ceux de la fertilisation des cultures, le progrès génétique, la santé des cultures, l’association agriculture-élevage et le développement des systèmes de polyculture-élevage.  

Les coopérations doivent également porter sur les secteurs de la transformation et de la distribution qui ont faut-il le rappeler le rôle d’approvisionner et de nourrir les villes. Là également, les opportunités de partenariats mutuellement profitables sont très nombreuses.

Notons enfin les possibles coopérations régionales sur la question des changements climatiques. Le pays a encore quelques progrès à réaliser afin de coordonner ses recherches avec les pays voisins, de partager les connaissances sur les indicateurs et les instruments d’évaluation de la vulnérabilité et des risques liés aux changements climatiques. Ces efforts régionaux de coopération qui sont dispersés pourraient bénéficier d’une coordination afin d’accroitre la résilience des écosystèmes et des territoires les plus fragiles de notre région face aux changements climatiques.

Il nous faut en définitive imaginer aux différentes échelles- de la plante, au champ, à l’exploitation agricole, aux territoires et aux différents centres de décision-, l’agriculture résiliente, durable et économe en eau dont nous avons de plus en plus besoin aujourd’hui.  

Omar Bessaoud :Economiste agricole (CIHEAM-Montpellier) 

Entretien réalisé par rédation Agroligne

Publié dans le magazine N°117

 

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